Et si l’Espace était …

Dans cet article, réflexion et poésie se côtoient, paru dans la revue littéraire Autre Sud n°10, et dans la revue en-ligne: Plastir n°5 : L’ Espace  – et si c’etait … ?version en Anglais par Jean Ng (de l’île Maurice); – version en Catalan Geraldine SasplugasRequena; cette version  existe maintenant  en version musicale : Voici un grand merci à elles et eux pour participer avec  tant de plaisir à ma passion!

Poème en Musique: BUIT (vide) (2:44)

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Date: December 25, 2010

By: Ilke Angela Marechal

Description: mon poème “Vide”, extrait d’une “Cantate pour une poésie de sciences”, réceuil “A l’Ecoute”, ed. Les Cahiers de Garlaban, traduit en catalan par Geraldine Sasplugas Requena, mise en musique par la pianiste/compositrice Natalia Sola, récité par le bariton Lluis Sintes, joué par le pianiste Damià Riera aux Capital Sound Studios à Barcelona.

(Abstract:  En opposition, ou bien plutôt en complémentarité à nos notions d’espace extérieur et d’univers physique, force est de constater qu’il existe une sorte d’espace intérieur ou univers fondamental. L’accès a toujours été disponible pour ceux qui travaillent, de façon plus ou moins consciente avec l’énergie de l’esprit, qu’ils soient des artistes, des philosophes, des mystiques, ou des scientifiques inspirés. Quelques conclusions préliminaires peuvent être dégagées grâce aux observations des processus intérieurs que nous connaissons tous, tels que le rêve éveillé, le rêve nocturne, les états inspirés de créativité, ou l’utilisation thérapeutique des états intermédiaires, ou encore des expériences religieuses. Les chemins vers l’espace intérieure regorgent de merveilles et de surprises.)

Bien sûr, on peut parler de l’Espace, celui qui nous entoure, et qui, bien qu’invisible comprend tous les objets que nous voyons. Bien sûr, on peut parler, avec Euclide de l’espace qui est géométrie, avec Newton, de l’espace absolu. Ou avec Leibniz d’une entité, d’une relation entre des corps. Il y a des espaces appelés …de Hilbert, ou …de Minkowski. Et comme la modernité s’occupe de relativiser nos absolus et d’élargir notre sens des identités, Einstein introduit le principe de l’équivalence. Depuis, des concepts tels que matière égale énergie ou l’espace-temps hantent nos esprits, nos consciences et nos imaginaires. Et Riemann d’ajouter la géométrie du continuum espace-temps à quatre dimensions. Lorsque philosophie et physique s’accordent, nous apprenons, entre autres chez Carl Friedrich von Weizsäcker (1) que “…l’espace est la définition des paramètres possibles qui déterminent les interactions. Ainsi l’espace est formellement (sans objets) l’unité imaginaire du monde d’une multiplicité corrélée.”

Bien sûr, nous pouvons toujours trouver encore bien d’autres aspects, d’autres formulations, d’autres points de vue, toujours plus étonnants, qui déroulent leurs propres procédures. Certains vont jusqu’à démontrer des espaces à onze dimensions , ou au contraire, pour comprendre autrement la structure de l’univers : des espaces chiffonnés . Depuis quarante ans une théorie en physique quantique d’Univers Multiples (Everett – deWitt – Graham) allume nos imaginations : Lors d’un événement, c’est-à-dire lors de la réduction du paquet d’ondes où se trouvent superposée une multitude de possibilités, une seule se réalise – dans notre monde. Mais toutes les autres possibilités deviennent, d’après leurs auteurs, une réalité autre, parallèle et inaccessible pour nous.

Ainsi, les images de l’espace, simplement déjà dans le monde qui nous entoure, offrent-elles aujourd’hui des caractères incongrus. Or, j’aimerai laisser parler une autre direction, inverse. J’aimerai doubler l’émerveillement du monde, du cosmos, de l’univers, par une recherche dans un autre champ de conscience. Ici, ce n’est pas au scientifique qu’on demande d’être, tel un artiste, audacieux et intuitif pour franchir les barrières du connu. Ici, c’est au poète qu’on demande de devenir scientifique dans sa recherche des espaces intérieurs.

Le poète aujourd’hui, tout comme le Rishi, ce poète-voyant dans l’Inde des temps védiques, explore les espaces intérieurs, il est voyant. Sous la surface de la conscience quotidienne gît de l’or, un gisement de lumière.

VIDE

petite ride sur la mer

mer de cristal au zéro absolu

où l’imperfection apparaît comme matière

matière des galaxies, des planètes, de moi

et nulle trace, nulle place

pour le néant

mer d’énergie

comme milieu d’un océan quand

une myriade de vaguelettes en phase

évoque la grande lame

celle qui surgit de nulle part

explosion

la grande vague s’est brisée

de brise en rides

l’univers est expansion

mais où y a-t-il centre ?

partout, nulle part

en chacun des points qui se

dilatent en toutes directions

et mon regard projette

encore plus loin la grande question

parti d’un centre illusoire

je cherche les directions que moi-même je nourris

résolu à vaguer sur tous les courants

à être point qui se dilate indéfiniment

je ferme les yeux

confusion – trous noirs – connexion

léger frémissement fugitif

sur quelque surface fluide

miroir

– – – et je recule, la conscience éblouie

Entre l’espace dit ‘extérieur’ et l’espace dit ‘intérieur’ peut s’installer une relation qui permet alors, sous condition d’un certain équilibre, l’apparition de la certitude d’une vision, toute relative et subjective, certes, mais certitude néanmoins.

Liberté de l’exploration, liberté de l’intuition. Le poète, informé des avancées de son temps, utilise les images de son monde, les concepts de ses penseurs comme des tremplins pour découvrir quelles allées lui ouvrent ses propres sauts vers l’intérieur des choses. Il digère et il distille leur sens. L’extérieur, pendant ce temps-là, le poète le sait, est en bonnes mains. La perception collective lui donne une bonne nature. Mais l’intérieur? Les sources? Leurs rives de l’autre côté de l’évidence?

SE FAIRE ou POIÊSIS

heure zéro – champ de gravité

si chaud, si dense, si élevé

espace et temps se cherchent

sans identité

comment attendre – comment comprendre

le salut des nouvelles idées ?

fluctuation du vide

mousse structurée

infini des infinis

Astuces – mais sous l’image

quel RÉEL ?

mur de l’ignorance, mur de l’horizon

mur de tout événement, mur de Planck

dix puissance moins quarante-trois secondes

au-delà – on se bouscule

au portillon marqué

“l’effet quantique de la gravité”

regardant par la fenêtre je vois

un mistral blanc creuser la mer

caché derrière son propre horizon

il poursuit de plus en plus rapide

son ultime effondrement

serait-ce lui

qui là-bas fouette

déguise les réponses ?

Les réponses, elles pullulent, si jamais l’explorateur des dimensions intérieures ne manque pas de courage. L’Espace, l’espace intérieur, et si c’était … une réalité alternative? Des avenues parallèles, les mondes probables?

PROBABLE

l’absence est fondatrice

le présent est inédit

le nouveau irréversible

se perdre dans l’obscur

identifier le vivant

par son échange – uniquement

comprendre le réel

au temps et à l’espace déchus

arborer des dimensions nouvelles

aux formes des infinis probables

serons-nous capables

d’ouvrir d’ouvrir

sans condition

nos sens pour inclure

tous les espaces

en leur existence privée ?

Comment est-ce par exemple avec les dimensions intérieures, strictement privées pour la plupart où l’individu, affranchi des coordonnées officielles de l’espace-temps, vit dans une réalité émotionnelle, psychique si concrète, si prégnante, et si incroyablement réelle, qu’au retour dans sa conscience de veille, le vécu rapporté semble surpasser de loin en solidité le monde extérieur.

DEDANS

tellement dedans

qu’on ne peut plus en sortir

qu’on ne peut plus en sortir

même en sortant

ainsi né au dire du dedans

rassembler dans sa puissance

tous les ailleurs, tous les dehors

où niche le coeur des choses

leur couper les ailes

les vêtir de rêves impossibles

les aimer

comme on aime les vents d’automne

dans leur indomptable liberté

et filer

filer au devant

tracer la trajectoire

au-delà de l’infranchissable point

vers ce danger – cet espace

sans espace

sans dehors ni dedans

sans moi ni toi

sans limite ni coeur

dans ce non-lieu

bâtir la clairière de son utopie

y déposer, dans les failles du possible

son dernier rêve

son premier désir

s’y ensevelir

et hanter l’espace inexorable

de l’attente du non-temps

où le bleu du ciel

inonde de rosée

ce qui n’existe pas

Nous les connaissons tous, ces espaces intérieurs, vastes et mystérieux. Cela commence au niveau quotidien avec nos propres rêves, plus ou moins conscients, plus ou moins intenses, dont l’importance nous a été révélée il n’y a pas si longtemps par la psychanalyse. En font partie, évidemment, les intuitions qui inspirent les penseurs, les fondateurs de nos philosophies ou de nos religions. Nos scientifiques, pour les vraiment grandes découvertes, les chérissent comme un lieu de fertilité. Et depuis toujours l’humanité a été guidée par les grands rêves de ses prophètes. Ne s’agit-il pas là d’une zone franche, en somme, où se nouent … mais quoi au juste? Un quelque chose qui se prête à être saisi, dans un ailleurs ou dans un autrement, et qui veut exister. Comme si les dimensions intérieures de notre psyché, ces espaces étrangement intenses, lorsque activées à un certain moment, étaient des points de coordination sur des croisements de chemin. Comme si à un moment donné et sous telle ou telle condition la flèche du temps s’inversait, et c’est alors le futur qui infléchit, détermine même, le présent.

Espaces inconnus

qui gravitez en mon souvenir somnambule

l’improbable lieu de notre rencontre

vous est connu

je ne vous supplie pas

j’attends

votre heure sera la mienne

ma terre de vie, votre refuge

et si vos voix

en ma mémoire se taisent

des années-souvenirs vides

vont déployer leurs ailes

en lunaisons fertiles

pour couver le hasard

ainsi

pour atteindre à l’impossible

toujours jeune et pleine de grâce

le silence dans mon souvenir

se veut flambeau, lueur du possible

dont je tiens le manche

car je vous attends

Et si cet espace inconnu pourtant familier était la seule demeure de notre inaltérable liberté? Si cette creusée vers un dedans toujours disponible était notre gage d’avenir? Si, mieux encore, la conscience était un potentiel d’énergie chargé de sens, de simultanéité et probabilités, de façon qu’en focalisant notre attention vers l’intérieur, nous pourrions atteindre à une source de créativité à peine soupçonnée?

Espaces intérieurs, le poète le sait, mieux encore le mystique : y gisent non pas un autre monde, non pas un monde inversé, non pas la partie manquante à notre réalité. Non. Les espaces intérieurs sont en eux-même les ponts, les tunnels, les vecteurs, les véhicules, les transporteurs, des catalyseurs vers quelque altérité inimaginable. La distance qui nous en sépare est irréductible. Elle est d’ordre ontologique. La structure neuronale qui est la nôtre ne peut que retraduire en des termes de notre monde cet ineffable qui pourtant s’offre. La quête est engagée. En est témoin, pour le mieux, le phénomène mondial vers la “méditation”, ou, pour le pire, celui du “plaisir de la drogue”, par exemple. La distance cependant demeure. Mais elle est double.

que dire – de la distance

non celle qui espace

qui se loge dans nos pas

écarte nos battements de coeur

et suinte de nos regrets

mais celle – qui rapproche

qui unit à jamais

que dire – de cette distance

sinon qu’elle est – aussi

gage de la proximité première

garant du don de soi

et – de la liberté

que ses espaces se conjuguent

au centre du vortex

en lieux-temps immobiles

peut-être y clignotent des présences

peut-être l’impossible s’y désarme

ou simplement …

mais quel mot saura la dire

cette folie de la distance

qui se quitte elle-même

pour ainsi s’éprouver

Einstein, n’a-t-il pas écrit dans une lettre à Schrödinger : Espace et Temps sont des dimensions intérieures de la matière. Mais la matière, depuis lui, n’est qu’une des formes de l’énergie; la pensée et la conscience en sont d’autres. Autrement dit, l’énergie se plaît d’apparaître, entre autres, comme matière. Partons maintenant, par pur jeu, de l’idée que l’énergie est en constante transformation de ses diverses formes et adoptons temporairement l’hypothèse qu’aucun système n’est clos. Dépassons les vérités scientifiques de notre temps (comme Einstein celles de son temps, comme, par exemple, les a priori de Kant), et posons que notre espace, notre univers, connaît sa propre source : un univers de pure énergie, accessible seulement par cette matière, cette substance qu’est l’énergie de l’esprit. En quelque sorte un univers-source, un univers intérieur fondamental, analogue peut-être à l’esprit qui sous-tend le cerveau, n’occupant pas d’espace, ni d’ailleurs du temps.

Pour sortir de notre espace, notre univers et atteindre sa source, il nous faut voyager vers l’intérieur. Là, objectivité et subjectivité s’incluent mutuellement. Là, point d’espace à remplir par des objets, point d’espace en expansion – vers quoi d’ailleurs? – ni encore du temps. Mais peut-être un univers intérieur se dilatant en terme d’intensité, de qualité et de valeurs. Tout un univers (équivalant à notre espace) consistant en un “climat de valeurs d’une réalité psychologique” : un principe de la qualité per se comme possibilité de toute existence et de toute conscience. Et cette qualité opère, en quelque sorte, comme principe de vie, autre terme pour la vitalité intrinsèque de l’existence.

Les voyageurs des dimensions intérieures, au retour de leurs explorations, ont toujours un mal fou pour retraduire leurs expériences. Tous se plaignent des inadéquations de nos mots. S’ils finissent néanmoins par peindre de fascinants tableaux, c’est avant tout en transmettant leur profond trouble. On pense au roman (et film) de l’astronome Carl Sagan, Contact. L’héro,àö?òne, en arrivant vers le but de son voyage (dont on finit par ne plus savoir s’il s’agit d’un voyage aux étoiles lointaines où d’une odyssée intérieure) s’émerveille : “Ce n’est pas un chercheur qu’il fallait envoyer mais un poète. Lui seul saura trouver les mots pour dire ce que je vois”.

Partie pour les demeures de la conscience

je laisse derrière moi tout tangible

non pas l’espace – non pas le temps

mais leur source

non pas la matière, ni même l’éternité

ne sont de mon goût

mais

un réel

dont

je

sens battre dans un souvenir obscur une veine

de quelle mystérieuse filiation sommes nous le garant

quelle est cette conscience qui fait l’expérience

de l’espace et du temps?

quelle est cette conscience de la conscience

qui seule connaît

l’adage

point de réponse dans mon âme

un champ d’énergie que soudain je traverse

déverse son chant dans chacune de mes cellules

et des images, je le sens, veulent capter ce que reste de mon esprit

comme aux portes d’un univers non saisissable

fait d’une matière sonore

de lumière vivante

le sens, l’ancien

me quitte

peut-être une matière nouvelle va accoucher de son espace

accomplir la prophétie du vide

pour sculpter de mémoire

inédite

une loi première

autre

où est la demeure de l’intensité, où est le lieu des sources, où est le trésor des essences

O U ?

Peut-être le plus révolutionnaire des principaux attributs de “cet espace-là”, de ce “climat de valeurs” est une immense spontanéité. Avec son corollaire, la liberté, cette spontanéité est hors temps, ou plutôt ne connaît qu’un temps unique, celui d’un spacieux présent. Ce présent spacieux n’est pas en contradiction avec l’idée d’un futur car il contient en lui des qualités de durée. Et par cette immédiate spontanéité émerge une multiplicité inimaginable. Seulement tous les états surviennent en même temps. Si croître veut normalement dire occuper de plus en plus d’espace, au pays du “climat de valeurs” croître signifie un développement des qualités. A notre idée de croissance, d’expansion, correspond ainsi celle d’un accomplissement de toute valeur intrinsèque.

Après des siècles de développements quasi exclusifs de la faculté de la raison, ce qui nous a permis de connaître et d’investir notre espace, notre terre et notre univers, peut-être le moment est-il venu de nous souvenir que d’autres espaces attendent d’être connus. Et que pour cela d’autres moyens d’investigations doivent être mis au point. Il n’est évidemment pas question de laisser gouverner exclusivement l’imagination et le rêve et de chanter le retour aux âges mythiques. Bien au contraire. Il me semble important de reconnaître que l’intuition fait plus que bon ménage avec la raison; que des espaces, des dimensions intérieures sont en friche. Pour les explorer un alliage des deux facultés pourra fournir l’outil indispensable pour continuer la conquête des tous les espaces.

notes de bas de page:

Zeit und Wissen, Hanser Verlag 1988, P. 1116

en allemand : vorgestellte Einheit der Welt

le prix Nobel Abdus Salam en physique quantique

selon l’astrophysicien et cosmologue Jean-Pierre Luminet

cantate pour une poésie des sciences in A l’écoute, éd. Les Cahiers de Garlaban 1988

idem

idem

en astrophysique et cosmologie se pose aujourd’hui encore la question Notre univers est-il ouvert ou clos?

The Unknown Reality, A Seth Book, vol.II, Jane Roberts, Prentice-Hall, 1979

***  Autres participations à Plastir :
– n° 5 direct : Science & Art : Aux portes de l’espace intérieur (abstract en ; intro fr)
– n° 11 direct : Carl Friedrich von Weizsäcker, grand penseur de la Gobalité (abstract en ; intro fr)
n° 15 direct:: La CRISE, vue par Juli Minoves Triquell
— abstract numéro 15 en;   introduction numéro 15 fr;  accès direct, Ethique et Economie, quelques réflexions quant à l’état actuel du monde.